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Le Génépi et l'Argousier

Eden matin midi et soir - Chloé Delaume

15 Septembre 2010 , Rédigé par Jean-François Publié dans #Théâtre

 

 

Chloé Delaume est l'auteur d'Éden matin midi et soir, court monologue d'une jeune femme - Adèle Trousseau, 28 ans, 48 kg - qui se réveille à l'hôpital un matin, après une nouvelle tentative de suicide. Adèle n'est pas folle, ni névrosé, ni psychotique, ni quoi que ce soit de définit par la psychiatrie et les autres sciences médicales. Elle est pourtant assaillie par de nombreuses voix, ses voix. Elle prétend souffrir de ce qu'elle nomme la thanatopathie :

  

"Thanatopathie [tanatopati] n. f. - du grec thanatos, la mort, et de pathos, ce dont on souffre."

  

Adèle est là sur son lit à attendre la mort.

  

"Hier soir j'ai voté la mort. Je me suis longuement concertée et dedans on était toutes d'accord, toutes d'accord, pour une fois."

  

C'est ainsi que l'on entre dans son univers.

 

Adèle va nous faire découvrir son entourage : maigre ! Sa vie n'est qu'ennui et désir de mort, ses connaissances se réduisent au minimum. Elle attend la venue de celui qui préoccupe fortement son esprit en ce moment, un psychiatre, celui qui devrait lui permettre de rentrer chez elle. Rentrer chez elle pour être tranquille et enfin recommencer. Mourir !

 

"La maladie de la mort. S'il est un peu lettré il me répondra tout de suite que c'est un titre de Duras, ce n'est pas recevable pour convenir des symptômes. Pourtant je ne vois que ça..."

 

C'est tout ce qu'elle souhaite, malgré ses échecs, ses tentatives ratées. Comment lui faire comprendre que sa maladie, la thanatopatie, n'est pas guérissable ? Adèle sait quoi lui dire pour égarer ses soupçons : elle n'est ni psychotique, ni dépressive, ni névrosée. Elle ne veut tout simplement plus vivre. Une autre personne préoccupe Adèle : sa mère. Il y a bien aussi un père, une soeur et un chat, mais c'est sa mère qui l'inquiète. Comment lui faire comprendre qu'elle souhaite simplement mourir sans la faire souffrir ? C'est pourtant simple, les mères devraient bien savoir ce qu'il en est :

  

"A cheval sur une tombe, elles accouchent et c'est tout. Les mères."

 

Bon, il y a bien aussi les garçons, Grégoire notamment. Parce qu'il ne faut pas croire, Adèle a tout essayé : 

 

 "J'ai essayé l'amour, l'amitié, même la drogue. J'ai essayé le sexe et le divertissement. J'ai tenté l'insertion le plus longtemps possible, la fonte dans le social, moulée confite morale, je me suis laissé cuire."

 

Mais rien n'a fonctionné. Adèle ne supporte plus son corps. La pourriture, le pus, les bubons, Adèle n'a que des expressions morbides pour décrire son corps. Elle se sent à la fois vide et infectée.



"Laide, tu es je suis laide en charogne. La chair est dépravée, déliquescence sillons. l'oeil droit pend, le nerf frotte."



Ira-t-elle jusqu'au bout ? Qu'en sait elle ?



"J'ai gagné. Si ça se trouve, oui, ça y est, je suis morte. Je suis morte, j'ai gagné. Gagné quoi ?"

 

 Chloé Delaume écrit le calvaire de cette jeune femme dans une langue et une atmosphère qui ne sont ni pesante, ni grave. L'humour, la cocasserie pointent leur nez. Mais la détermination d'Adèle fait froid dans le dos. Nous sommes pris d'empathie et pourtant nous ne pouvons la sauver d'elle même : son déterminisme est si convaincant mais surtout il semble n'y avoir aucune autre issue : ce réveil, ce lit d'hôpital, seraient un dernier sursaut de conscience, un lit de mort ?



Le sujet est d'actualité. Adèle et Chloé Delaume nous rappellent qu'un suicide a lieu toutes les 50 minutes en France. Est-ce pour autant un texte dangereux ? A ne pas mettre entre les mains de personnes sensibles ? Je ne sais pas et ne veux pas me poser ni en tentateur ni en censeur. Je m'attache à l'aspect artistique et émotif de l'oeuvre et laisse à chacun le soin d'en définir ses contours.

Éden matin midi et soir est une tentative - réussie - d'illustration de ce qui peut bien parcourir l'esprit d'un jeune femme obnubilée par ce désir de mort. Ce n'est point un mode d'emploi.

 

Un billet de la petite bibliothécaire séduite et circonspecte, une impression d'Edith Rappoport après avoir vu le spectacle.

 

Retrouvez Éden matin midi et soir et Chloé Delaume sur son site Internet et sur Théâtrorama.




 

Éden matin midi et soir

Chloé Delaume, Joca seria, 2009 - 10,00 €.

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