Romans, Contes

Vendredi 6 novembre 2009

Nous sommes le mardi 16 août 1870, dans le Périgord. Alain de Monéys, jeune homme de bonne famille, quitte le domicile de ses parents pour se rendre à la foire de Hautefaye, le village voisin. Il ne le sait pas encore mais il va vivre à Hautefaye ces deux dernières heures.

Ce n'est pas une fiction, mais récit tiré d'un fait divers véridique. Jean Teulé nous conte, avec tous les détails d'une reconstitution judiciaire et avec tout le talent d'un conteur hors pair, les deux dernières heures d'Alain de Monéys. Nous sommes en pleine guerre contre les prussiens. Alain a pris sa décision, malgré un handicap qui le fait boiter, il a choisit de rejoindre le front pour défendre sa patrie. Il souhaite passer les quelques temps qui précède son départ à régler certaines affaires courantes en rencontrant, lors de la foire de Hautefaye, les personnes avec lesquelles il souhaite s'entretenir.
Mais rien ne va se passer normalement. Une foule, qui aurait pourtant dû être amicale, devient soudainement aveugle, sourde, folle, enragée. Des hommes, des femmes, des enfants, dont pourtant certains le connaissent vont s'acharner sur lui. Traité de prussiens, il va être battu, torturé, brulé et mangé par ses pairs. Certains tenteront en vain de s'interposer. Et la justice qui finalement s'accomplira laissera nombre de ses tortionnaires et assassins en liberté...

Le récit est la plupart du temps épouvantable. On peut légitimement se poser la question sur les raisons qui nous conduisent à lire cette tragédie jusqu'au bout. Pourquoi ? Oui, pourquoi ?
Des pourquois, ce livre en soulève des tonnes, qui restent tous sans réponses. Cette anecdote du XIX° siècle nous interroge sur les tensions qui peuvent exister au sein d'une société. Inquiétant !

Pourquoi cette violence, pourquoi Alain, pourquoi ce récit, pourquoi cette mémoire ? Juste cette dernière question me semble évidente. La mémoire, la mémoire de ce qui a été accompli, ne pas oublier, pour éviter de commettre à nouveau de tels actes.

à lire...



Mangez-le, si vous voulez
Jean Teulé, Julliard, 2009 - 17,00 €.



Par Jean-François
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Vendredi 25 septembre 2009
Nouveaux Indiens
Il était une fois un jeune homme un peu musicien, anthropologue, lecteur de Jean de Léry, explorateur du XVI° siècle. Il venait d'arriver dans un nouveau pays, nouveau monde, sur la côte Ouest des États-Unis. Là, dans une université brillante, Berkeley, il allait pouvoir exercer son métier : observer les habitants de cette contrée sauvage et si étrange, un groupe de musiciens coachés par un professeur érudit engagés sur les notes de musiques improvisées de Darius Milhaud, John Cage, Berio Anthony Braxton... L'objet de sa recherche : comprendre comment les musiciens communiquent entre eux alors qu'ils ne peuvent pas parler.
Il y découvrirait aussi l'amour, l'amitié et certains de ses compatriotes. Il y ferait aussi connaissance de Barry, le petit ami de Mary. Mary est partie. Elle ne reviendra plus. Anorexique. Avec Barry, elle rentrait d'un voyage chez les Indiens Guayaki, réputés cannibales. Ils avaient tous les deux fait un film sur cette étrange coutume.
Notre jeune homme va apprendre auprès de Susan, l'infirmière du campus, que Mary maigrissait par à coups. Ce qui n'est pas normal quand on souffre d'anorexie. Perplexe notre aventurier se lance dans une enquête rythmée et dangereuse.

Jocelyn Bonnerave puise dans ses propres pratiques professionnelles (anthropologie et musique) pour écrire ce roman. La musique est d'ailleurs une élément central sinon capital de ce livre. Écrit dans une langue claire et limpide, les mots glissent comme des notes de musiques, les phrases composent des pièces complètent où  rythme, mélodie, tempo et nuance résonnent. Chaque chapitre contient en soi une improvisation et un paysage particulier. De là à penser que ce livre pourrait être une symphonie... pourquoi pas ?
Le sujet reste tout de même prédominant. Un sujet de poids, sans mesures, un choc de cultures, sans foi, ni loi... et une critique de notre société occidentale, où cupidité et avidité se disputent le devant de la scène.
Une réussite et un drôle d'OVNI littéraire.


Merci à Suzanne de

et aux éditions du Seuil.
  

Nouveaux Indiens
Jocelyn Bonnerave, Seuil, collections Fiction & Cie, 2009 - 16,00  €.

Par Jean-François
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Jeudi 10 septembre 2009

Recueil de dix nouvelles du grand Dashiell Hammett, parmi les premières écrites dans les années 1920.


Nous sommes plongés dans l'Amérique urbaine et rurale, encore sauvage par certains cotés des débuts du XX° siècle. De tromperies en cambriolages, de meurtres en désillusions chaque histoire nous embarque dans une aventure nouvelle : quelques enquêtes, quelques histoires noires, courtes, longues, drôles ou tristes. Nous voici embarqués auprès de personnages communs, tellement ancrés dans la réalité que nous ne pouvons que suivre avec bonheur et une certaine inquiétude leurs parcours...

L'ouvrage est paru dans la belle collection Culte fictions dirigée par Jean-Claude Zylberstein aux éditions La Découverte. Les nouvelles sont complétées d'une préface, d'une bibliographie très complète et d'une chronologie nous permettant de mieux appréhender la vie et l'oeuvre de cet auteur incontournable de la littérature mondiale. Une note de l'éditeur nous apporte de précieuse informations sur le travail lent, patient et opiniâtre accomplit pour diffuser largement les écrits de Dashiell Hammett

A la morgue et autres histoires noires
Dashiell Hammett, La Découverte, collection Culte fictions, 2005 - 10,50 €


Par Jean-François
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Lundi 5 janvier 2009

Voici un superbe récit d’anticipation sur un monde post-apocalyptique. Après une catastrophe nucléaire, les derniers survivants vivent sous terre, cachés avec la peur au ventre. Une nouvelle mythologie nait, de nouvelles correspondances voient le jour : il faut vivre autrement. (Re)voir le soleil devient une aventure extraordinaire.
Histoires crépusculaires…
Trois courts récits scandés, de très courts chapitres ponctués par les illustrations de Lorenzo Mattotti aux styles variés : dessin en noir et blanc, pastel riches en couleurs. La poésie qui émane des textes et des images composent un ouvrage rare et fabuleux.

J’ai dit dans ce billet tout le bien que je pense de Lorenzo Mattotti. Tonino Guerra, quant à lui, est un poète et auteur italien, scénariste de la plupart des films de Michelangelo Antonioni (L’avventura – La notte - Blow up – Le désert rouge – L’éclipse – Identification d’une femme), mais aussi de Nacer Khémir (par ailleurs auteur et illustrateur jeunesse), de Francesco Rosi, de Théo Angelopoulos (palme d’or avec L’éternité et un jour) et enfin du Ginger et Fred ou de Amarcord de Federico Fellini… Joli programme en perspective !

Une fiche biographique plus complète sur Tonino Guerra et des références sur Lorenzo Mattotti sur ce même blog.

Un bel ouvrage très atypique.

Cendres
Tonino Guerra et Lorenzo Mattotti, Estuaire, collection « Carnets Littéraires », 2005 – 14,00 €.



Par Jean-François
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Vendredi 19 décembre 2008
Une femme se démène avec ses souvenirs, ses douleurs, les secrets de familles, les silences des uns et des autres.
Roland, psychanalyste, était parti depuis longtemps. Il avait choisi la solitude d'une maison de campagne. Devenue seule, à son tour, la narratrice s'est donc décidé à prendre le train et à lui rendre visite. Roland était l'amant de sa mère, puis cette dernière est partie. Dix ans ont passé, l'enfant est devenue femme. Dans la maison de Roland, les rituels sont toujours là : chaque soir avant de se coucher, elle trouve sur sa table de nuit un recueil de conte.

Dans ce huis clos tendu, les contes vont agir comme des jalons et des révélateurs du parcours entrepris pour remonter le fil des souvenirs. Tous les deux vont cheminer ensemble jusqu'à un terrible secret. Les images du passé vont resurgir. Qui est donc cette femme qui entretient la maison de Roland et ne se laisse pas approcher ? Et cette petite fille qu'elle a rencontré dans les bois alentour ?

De la Belle au Bois dormant à Cendrillon (la jalousie fraternelle), de Blanche Neige (la mort d'un parent) au Petit Poucet (la misère et l'abandon) en passant par le Petit Chaperon rouge (les adultes puissants face aux enfants) pour terminer avec la Petite Sirène et la Petite fille aux allumettes, ce parcours initiatique va nous révéler tout un univers familial tourmenté, secret et jalonné de sortilèges...Les thèmes révélés sont ainsi très classiques.

Nathalie Rheims a certainement lu la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, son livre en est comme un hommage, et on ne peut s'empêcher d'y penser en le lisant.
Extrait :

"Les personnages des contes de fées ne sont pas ambivalents ; ils ne sont pas à la fois bons et méchants, comme nous le sommes tous dans la réalité. De même qu’une polarisation domine l’esprit de l’enfant, elle domine le conte de fées. Chaque personnage est tout bon ou tout méchant. Un frère est idiot, l’autre intelligent. Une sœur est vertueuse et active, les autres infâmes et indolentes. L’une est belle, les autres sont laides. L’un des parents est tout bon, l’autre tout méchant. La juxtaposition de ces personnages opposés n’a pas pour but de souligner le comportement le plus louable, comme ce serait vrai pour les contes de mise en garde […]. Ce contraste des personnages permet à l’enfant de comprendre facilement leurs différences, ce qu’il serait incapable de faire aussi facilement si les protagonistes, comme dans la vie réelle, se présentaient avec toute leur complexité. Pour comprendre les ambiguïtés, l’enfant doit attendre d’avoir solidement établi sa propre personnalité sur la base d’identifications positives."

Notre narratrice est en fait cet enfant qui a besoin de parfaire sa personnalité en se construisant des identifications positives.

Une lecture facile, mais des émotions partielles et distanciées.
Un autre petit bémol : la narratrice annonce tel conte être son préféré, puis quelques pages plus loin affirme la même chose pour un autre conte, c'est assez maladroit !


Livre offert par :
chezlesfilles

On en parle partout sur de nombreux blogs et notamment très bien sur Culturofil.
Le site de l'éditeur Léo Scheer, celui de l'auteur : Nathalie Rheims.


Le chemin des sortilèges
Nathalie Rheims, éditions Léo Scheer, 2008 - 14,00 €.



Par Jean-François
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Mercredi 1 octobre 2008
Liban. Beyrouth, début des années 1980. Bassam et Georges sont deux amis d'enfance. La guerre fait rage. Les balles sifflent, les bombes pleuvent. Les caves sont transformées en abri, les facades des immeubles ont attrapé la lèpre : impacts de balles, trous de mortier. La société se délite, les plus anciens tentent de s'accrocher à certaines valeurs refuges comme la famille. Mais ces mêmes familles ont souffert, la guerre sévit depuis 1975.

Les deux jeunes hommes meurtris par ces années de guerre tentent de troubler l'ennui qui les assaille en montant des combines plus ou moins foireuses pour gagner de l'argent. Tous deux rêvent d'une vie meilleure, mais les voies qu'ils choisissent sont diamétralement opposées : Georges décide de s'engager dans la milice alors que Bassam ne pense qu'à partir.

Rome, Beyrouth, Paris, trois lieux, trois unités, trois chapitres. Mais aussi trois drames : l'amitié, l'amour, la guerre et trois personnages : Bassam, Georges et L'étranger. Cet étange étranger, c'est Albert Camus qui l'introduit et lui donne corps. Entre les mains de Bassam, les premiers mots du roman d'
Albert Camus :
"Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas."
proposent une nouvelle clé de compréhension. Autant Bassam qui part que Georges qui s'engage, tous les deux en se quittant deviennent étrangers ; ils le sont autant l'un pour l'autre que pour eux-même. Étrangers à soi même, bien souvent perdus. Mais étrangers, ne l'étaient-ils pas déjà dans ce pays en guerre, à l'aube de l'âge adulte ?

Le point d'orgue de ce récit culmine avec le déclenchement de l'opération israélienne "Paix en Galillé" se soldant par l'arrivée des soldats israéliens aux portes de Beyrouth avec pour apogée l'horreur des massacres de Sabra et Chatila. Ce récit fait donc écho à l'admirable film de l'israélien Ari FolmanValse avec Bachir. Il s'agit ni plus ni moins d'un regard différent, selon un autre point de vue (les chrétiens maronites ici, les soldats israéliens là-bas) sur un même moment de l'Histoire. La fiction joue ici pleinement son rôle en permettant au lecteur de prendre une distance intelligente devant l'Histoire en lui offrant des éléments de compréhension. Les évènements historiques, plus connus selon des approches médiatiques et historiques, s'éclairent sous un jour plus personnel et intime. Et ce sont bien ces gens-là - les anonymes, qui nous offrent leurs morceaux de vie - qui subissent de plein fouet les effets dévastateurs des guerres.

L'écriture de Rawi Hage est admirable : de longues phrases saccadées s'emmêlent autour de petites phrases courtes et rythmées dans lesquelles s'insèrent des dialogues formant une linéarité du récit qui impose une dynamique chaotique. Un vrai régal.

Vous trouverez un entretien avec Rawi Hage sur le site canadien Le Libraire
Ils sont nombreux ceux qui ont reçu le livre et l'ont apprécié, plus ou moins selon les uns et les autres : Laurent, Cathulu, Kathel, Tamara, Saxaoul, Thom, Sylire.

Ce livre m'a été proposé par Violaine de Chez les filles.com.
Il est édité par Denoël.


De Niro's Game
de Rawi Hage, Denoël, collection Denoël et d'ailleurs, 2008 - 20,00 €.



Par Jean-François
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Vendredi 2 mai 2008
 Kao est un jeune adolescent d'une quinzaine d'années. Il habite Rush Island, nous sommes en 2037. La loi Bradbury interdit toutes les images : photographies, peintures, télévision, cinéma n'ont plus cours dans le pays depuis plus de vingt ans. C'est toute une génération qui n'a connu aucune image. La nocivité de celles-ci est démontrée. Leur propension à favoriser le crime et les activités délictueuses et violentes est ainsi étouffée.

Kao, dont le grand-père projectionniste fut martyrisé lors de la période révolutionnaire, participe à un trafic d'images. Dealeur, il doit déjouer la vigilance de la Brigade de l'Oeil, véritables yeux armés du gouvernement de l'impératrice Harmony et principalement du commissaire Falk. La sentence pour tout contrevenant est immédiate et radicale : leurs yeux sont brûlés. Le nombre d'aveugles est considérable, mais ils sont pris en charge
et rééduqués par le Gouvernement. Kao aimerait prendre contact avec un réseau clandestin de terroristes - résistants menés par un certain Fuji.

Avec une trame classique de
dystopie, Guillaume Guéraud (lauréat avec Je mourrai pas gibier du Prix Sorcières 2007 décerné par l'association des bibliothécaires de France) nous propose un succédané, plutôt réussi, de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. De moins grande ampleur, celui-ci s'adresse directement à un public jeune et adolescent.
Le style de l'auteur est bien présent : il ne fait aucune concession dans son écriture. Violence, sexualité sont décrites de façon crue et réaliste, confinant parfois au malaise du lecteur devant des situations violentes. Refusant l'ellipse dans son écriture et ce depuis longtemps,
Guillaume Guéraud s'est ainsi positionné, renouvelant et questionnant la littérature de jeunesse en la sortant de ses sentiers battus et en posant la question notamment de la violence de notre société en des termes directs, durs et crus.

Dans le cadre de ce roman, le résultat est entièrement réussi. En donnant à réfléchir sur les systèmes totalitaires générateurs d'une violence intrinsèque, sur le rôle des images dans notre société et notamment sur leurs capacités éventuelles à créer de la violence et à pervertir la jeunesse et notamment les adolescents,
Guillaume Guéraud propose des pistes de réflexions aptes à questionner tout jeune lecteur sur ces sujets.

De plus les références, nombreuses vers la littérature (
Ray Bradbury, Georges Orwell, Aldous Huxley, ainsi que par les noms de rues et de lieux de Rush Island), mais aussi et surtout vers le cinéma et les grands évènements du XX° siècle passé, offrent un ancrage des plus intéressants. Nos héros en sauvant des flammes trois films hautement symboliques permettent ainsi au lecteur une lecture des plus riches. Il s'agit notamment du film Les Temps Modernes de Charlie Chaplin, de Nuit et Brouillard de Jean Cayrol et Alain Resnais et de La Jetée de Chris Marker. Le visionnage de Nuit et Brouillard apporte des éléments incontournables dans la réflexion sur la violence et le rôle des images.
Enfin les références régulières à Jean-Luc Godard parachèvent l'hommage fait au cinéma par
Guillaume Guéraud.

Je termine ma chronique par la citation de
Jean-Luc Godard qui débute le roman :
"Le cinéma n'est pas à l'abri du temps, il est l'abri du temps."

D'autres avis sur le blog
Jeune et je lis (les gars aussi) de la bibliothèque de Bagnolet, par Coeur de Chêne sur Biblioblog, chez Clochette et celui d'Anne-Marie Mercier-Faivre. sur Sitartmag. Enfin, sur d'autres ouvrages de Guillaume Guéraud : chez Clarabel, dans les Jardins d'Hélène, dans Passion des livres.
Le site des éditions du
Rouergue.

La Brigade de l'Oeil
de Guillaume Guéraud, éditions du Rouergue, collection DoAdo Noir, 2007 - 14 €.

Par Jean-François
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